Le concept sociologique de la modernité


Le concept sociologique de la modernité

Par.Housti Mohammed 

Il ne fait aucun doute que la problématique de la pensée arabe contemporaine — et plus largement celle des sociétés du tiers-monde — est celle de la modernité elle-même. Cela concerne autant la philosophie que les disciplines des sciences sociales et humaines, telles que l’anthropologie, la sociologie, l’histoire et la psychanalyse. Elle s’applique aussi bien aux réalités sociales des sociétés arabes, de l’Orient à l’Occident, qu’à la vie quotidienne de l’individu et aux structures économiques et sociales. En somme, c’est une problématique qui touche à la fois la pensée et le réel.

Parler de la modernité, c’est inévitablement soulever la question de l’identité. Nous sommes face à une problématique unique : celle de la modernité et de l’identité. Toutefois, le concept de modernité, dans le champ intellectuel arabe, demeure tiraillé entre deux pôles opposés : l’un affirmant sa portée universelle, l’autre insistant sur sa spécificité. Cette polarisation est en grande partie due à une conception philosophique dominante de la modernité, qui éclipse, voire efface, sa dimension sociologique.

Nous avons besoin d’un troisième concept, à l’image du « tiers-monde », capable d’ouvrir une troisième voie : celle du concept sociologique-historiciste de la modernité. Un concept qui ouvrirait la philosophie à une sensibilité sociologique, tout en offrant à la sociologie l’horizon d’une philosophie sociale.

Les sociétés modernes

Les sociétés que l’on qualifie de modernes se définissent par leur capacité de création et de transformation, mais également par leur capacité d’autodestruction. Les comprendre suppose d’abord de les définir à partir de leur historicité, c’est-à-dire leur aptitude à produire de l’histoire. Comprendre une société moderne, c’est analyser les conditions qui lui permettent d’être créatrice de sa propre histoire.

Ces sociétés en mouvement s’opposent aux représentations qui les définissent à travers un ordre interne stable. De nombreuses tentatives pour définir la modernité ont échoué du fait de leurs contradictions internes : alors que certains y voyaient le triomphe de l’individualisme, d’autres y percevaient l’avènement des sociétés de masse ; tandis que certains louaient la rationalisation et l’industrialisation, d’autres constataient la réduction du temps de travail ou dénonçaient la crise écologique actuelle.

Il faut abandonner ces définitions contradictoires. Le problème fondamental n’est pas seulement celui des inégalités croissantes, y compris dans les systèmes démocratiques formels, mais aussi celui d’une large part de l’humanité vivant sous des régimes (modernisateurs, autoritaires ou totalitaires), où l’État domine la société ou inversement.

Face à l’échec de ces tentatives de définition, je propose de définir la modernité par la capacité de certaines sociétés à créer et à transformer — et ce, indépendamment de leur volonté consciente —, y compris dans leur faculté à détruire.

L’essentiel réside dans la prise de conscience des sociétés modernes qu’elles ne sont pas de simples créations d’un ordre divin ou naturel, mais bien qu’elles se créent elles-mêmes. Le milieu technique remplace ou transforme le milieu naturel (cf. Georges Friedmann)[1], et l’action humaine, telle que pensée par Anthony Giddens[2], devient de plus en plus réflexive et consciente d’elle-même.

Nous sommes devenus modernes non parce que nous sommes des sujets passifs déterminés par des identités ou des appartenances, mais parce que nous sommes aussi des sujets actifs, déterminés par la conscience de soi.

Il me semble que le mot interprétation, utilisé notamment en herméneutique, est le plus approprié pour diagnostiquer la modernité. Les sociétés modernes se définissent à travers l’interprétation qu’elles produisent d’elles-mêmes — une affirmation de leur capacité créatrice et transformatrice — tout en recourant à un fondement sacré, implicite ou explicite, pour légitimer cette puissance.

Les formes civilisationelles  de la modernité

Je distingue quatre grandes civilisations caractérisées par différents niveaux de modernité et d’historicité. Chacune d’elles mobilise un fondement sacré pour légitimer ses transformations :

1. Les civilisations agraires : où le pouvoir, faiblement technicisé, est sacralisé, comme dans les monarchies et empires pré-modernes[3].

2. Les civilisations commerciales : issues des grandes routes du commerce international, fondées sur la morale naturelle et les droits naturels (cf. Jean-Jacques Rousseau, Kant)[4].

3. Les civilisations industrielles : du XIXe siècle, centrées sur la rationalité, la technique et la foi dans le progrès (cf. Auguste Comte, Herbert Spencer)[5].

4. Les sociétés hypermodernes : du XXe siècle, nées sous l’impact du progrès scientifique et des traumatismes historiques (guerres mondiales, Shoah), avec une conscience aiguë de leur potentiel de destruction et de création à la fois[6].

L’homme moderne comme être historique

L’homme moderne est un être historique, car il est créateur de son monde et de lui-même. Il est l’être du langage, du travail et de la conscience de son efficacité. C’est pourquoi nous rejetons l’idée d’une société sans agents humains, régie par des déterminismes, tout autant que celle d’un individu sans histoire, mû par le seul intérêt personnel.

J’ai consacré de nombreuses années à étudier les traits fondamentaux de la subjectivité humaine : de l’intériorisation à la formation d’une conscience individuelle et collective de soi comme créatrice, transformatrice, et parfois destructrice.

Références en français :

1: Georges Friedmann, Le travail en miettes, Gallimard, 1956.

2: Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, L’Harmattan, 1994.

3: Pierre Clastres, La société contre l'État, Minuit, 1974.

4: Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762 ; Emmanuel Kant, La paix perpétuelle, 1795.

5: Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, 1844 ; Herbert Spencer, Principes de sociologie, 1876.

6: Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste, La Fabrique, 2002.

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