Pour une justice linguistique territoriale : Les amazighes régionales comme levier de compréhension et de cohésion sociale
Pour une justice linguistique territoriale : Les amazighes
régionales comme levier de compréhension et de cohésion sociale
Housti Mohammed
Dans le contexte marocain contemporain, la question linguistique ne peut plus être abordée de manière abstraite ou technocratique. Elle est devenue un enjeu fondamental de gouvernance territoriale, de reconnaissance culturelle, et de construction démocratique. Au centre de cette problématique, la place des langues amazighes régionales – tachelhit, tarifit, tamazight – mérite une réflexion approfondie. Leur reconnaissance officielle, non seulement comme éléments du patrimoine immatériel national, mais comme langues territoriales d’usage public, constitue une condition essentielle pour établir une véritable justice linguistique.
1.
Langues territoriales et enracinement social : des outils de
cohésion réelle
Les langues ne sont pas de simples moyens de communication ; elles
structurent l’imaginaire collectif, portent les mémoires et définissent des
appartenances. Reconnaître les amazighes régionales dans les territoires où
elles sont historiquement enracinées, c’est permettre aux citoyens de ces
espaces de se reconnaître dans l’État et de se sentir inclus dans la vie
publique. C’est aussi restituer à ces langues leur légitimité symbolique, trop
longtemps niée par des siècles de domination linguistique arabe ou coloniale.
L’expérience de la Catalogne est particulièrement éclairante à cet égard. Loin de menacer l’unité espagnole, l’usage officiel du catalan dans l’administration, l’éducation, et les médias locaux a consolidé un sentiment d'appartenance fort et une participation civique active1. De même, au Pays de Galles, l'institutionnalisation du gallois a renforcé la confiance des locuteurs envers les institutions étatiques et permis un renouveau culturel considérable2.
2. L’uniformisation linguistique comme violence symbolique
Le projet actuel de standardisation d’une langue amazighe unique, imposée depuis le centre (Rabat), soulève de nombreuses réserves. Cette norme standard – souvent construite à partir d’un amalgame savant des variantes régionales – tend à geler la vitalité linguistique des usages réels. Elle devient ainsi un outil d’homogénéisation artificielle, voire d’aliénation, car elle oblige les locuteurs à délaisser leur parler quotidien pour s’approprier une langue qui n’a pas de racines profondes dans leur territoire. Pierre Bourdieu parle à juste titre de violence symbolique lorsqu’une norme linguistique s’impose comme supérieure et légitime, dévalorisant de fait les formes de parole jugées “impropres” ou “non conformes”3. Cette forme de domination se double d’un effet pervers : en cherchant à unifier, on fragilise la cohésion ; en imposant l’unité linguistique, on suscite frustration, perte de repères, voire rejet. Le cas marocain est emblématique : vouloir enseigner à Figuig, à Tafraout ou à Al Hoceima une amazighe standard qui n’est parlée dans aucune de ces régions, c’est nier la dimension territoriale du langage, c’est gommer l’histoire orale, les styles poétiques, les lexiques agro-pastoraux et les formes rituelles propres à chaque région.
3. La régionalisation linguistique : un impératif démocratique
La Constitution marocaine de 2011, en consacrant le principe de la régionalisation avancée, offre un cadre politique et juridique propice à une gestion différenciée des langues. Ce principe suppose que les politiques linguistiques ne soient pas uniquement conçues à l’échelle nationale, mais adaptées aux réalités locales, en concertation avec les communautés linguistiques concernées. Ainsi, reconnaître la tachelhit comme langue principale de l’administration, de l’enseignement et des médias en région Souss-Massa, ou la tarifit dans le Rif, ne constitue nullement un repli identitaire ou un affaiblissement de l’État. Au contraire, c’est une manière de renforcer la légitimité des institutions publiques, en leur donnant une assise culturelle enracinée. C’est aussi une reconnaissance explicite que la diversité est une richesse, non une menace. Cette perspective n’est pas unique au Maroc. Plusieurs États plurinationaux, tels que la Suisse, le Canada ou la Belgique, ont montré que l’aménagement linguistique différencié, respectueux des territoires et de leurs langues historiques, est non seulement possible, mais souhaitable pour garantir la paix sociale et la participation démocratique4.
4. Vers une politique linguistique inclusive, pluraliste et durable
La véritable compréhension sociale ne peut être fondée sur une coercition
linguistique. Elle exige une reconnaissance des droits linguistiques, définis
non comme un privilège mais comme une composante de la dignité citoyenne.
L’école, les services publics, les médias régionaux doivent intégrer les
langues territoriales non comme des exceptions folkloriques, mais comme des
langues de plein droit.Il est donc temps que l’État marocain passe d’un
discours de reconnaissance symbolique de l’amazighe à une politique
d’effectivité linguistique :
·
par la formation
d’enseignants spécialisés par région,
·
par la
production de ressources pédagogiques ancrées dans les variantes régionales,
·
par la reconnaissance
administrative des langues amazighes territoriales dans les services publics et
les collectivités locales.
Un tel engagement permettrait de reconstruire le lien de confiance entre les citoyens et l’État, tout en consolidant une citoyenneté plurielle, capable de conjuguer unité nationale et diversité territoriale.
Conclusion : La justice linguistique comme pilier de la citoyenneté territoriale
Reconnaître les amazighes régionales ne relève pas uniquement d’un projet identitaire ou culturel. C’est une stratégie de gouvernance territoriale rationnelle, éthique et démocratique. Elle permet d’inclure symboliquement et concrètement des millions de Marocains dans la vie publique, en leur parlant non pas dans une langue imposée d’en haut, mais dans leur propre langue, forgée par des siècles d’histoire, de résistance et de mémoire.Dans ce sens, la justice linguistique territoriale devient le socle d’un contrat social renouvelé, fondé sur l’équité, la reconnaissance mutuelle et l’intelligence du pluriel.
Références et notes :
* Woolard,
Kathryn A.
Language Ideologies and the Historical Formation of Catalonia, International
Journal of the Sociology of Language, vol. 231, 2015, pp. 51–73.
* May,
Stephen.
Language and Minority Rights: Ethnicity, Nationalism and the Politics of
Language. Routledge, 2012.
Disponible en ligne sur Taylor & Francis
* Bourdieu, Pierre.
Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques. Paris :
Fayard, 1982.
* Elmedlaoui, Mohamed.
« L’argumentaire linguistique dans le débat sur l’aménagement de la langue
amazighe », dans Langues et politiques en Afrique du Nord, éd. El Hadi Ouali,
Paris : L’Harmattan, 2007.
* Welsh Language (Wales) Measure 2011.
Texte officiel consultable sur Wikipedia
-المراجع بالعربية:
* أحمد بوكوس.
اللغة الأمازيغية: وضعها، تحدياتها وآفاقها. منشورات المعهد الملكي للثقافة الأمازيغية (IRCAM)، الرباط، 2014.
* أحمد عصيد.
الأمازيغية في خطاب الدولة والمجتمع. منشورات المعهد الملكي للثقافة الأمازيغية، الرباط، 2007.
* خطاب أجدير – الملك محمد السادس، 17 أكتوبر 2001.
نص الخطاب منشور في الموقع الرسمي لحزب التقدم والاشتراكية
* الموقع الرسمي للمعهد الملكي للثقافة الأمازيغية (IRCAM):
www.ircam.ma – قسم الدراسات والتقارير.

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